An Te Liu | 2019 | La Durée

2019 | AN TE LIU >
LA DURÉE
MONTRÉAL
6 fév - 4 mai



Talismanic 2000,  2018, Édition de 3, Bronze 18 3/4 x 9”

Talismanic 2000, 2018, Édition de 3, Bronze 18 3/4 x 9”

LA DURÉE

Vernissage: le 6 février de 18h à 21h

UNE GERBE D'ÉPOQUES
Par Darryn Doull

Ces deux états coexistent,
inséparables, et différents
seulement de nom.
Pensés ensemble: mystère!
Le mystère des mystères!
C’est la porte de toutes les essences

Lao Tzu1

Les sculptures d’An Te Liu traversent le temps telle une gerbe composée d’époques rassemblées. En dialogue avec les artefacts de la manufacture de masse globalisée, elles moulent de nouveau ces derniers dans un ancien alliage métallique, un polycarbonate synthétique ou une résine thermoplastique. Plus que des occurrences esthétiques, ses sculptures révèlent une relation intime avec les choses du monde, par exemple sa Honda 2000 ou son humidificateur Hello Kitty. Ces objets sont reconfigurés, reperçus, pour disparaître parfois au-delà du domaine de l’utilité. L’abstraction n’a pas besoin de refuser catégoriquement la représentation, mais elle peut nous permettre de penser plus largement au monde que nous habitons.[2] aune idée qui fait partie de l’émerveillement inhérent à La Durée.

Plusieurs des formes de Liu flottent, légères, capturant les rayons de lumière et projetant de longues ombres sur les planchers polis et les murs blancs de la Galerie Division. D’autres reposent dans une élégante immobilité sur de miniatures édifices de béton à la pureté moderniste, qui fournissent un sol complémentaire et une structure de support pour ces bronzes lourds, devenant ainsi mutuellement dépendants. Les différentes échelles et poids visuels des dalles et des tours illustrent la formation en architecture de Liu et son intérêt pour les dystopies post-industrielles présentes dans les travaux de J. G. Ballard.

La pièce Shadow plane dans l’espace de façon énigmatique. Ce n’est que sa présentation sur un crochet à viande qui puisse être plus viscérale que l’impression initiale qu’elle impose. L’intérieur blanc à l’allure de pierre est pris dans l’étreinte chaleureuse d’une peau de vache d’un noir d’encre. Des hublots trouent la peau à divers endroits, rendant difficile l’identification des parties du corps de l’animal. En réalité, le moulage rigide est celui des panneaux avant de la voiture de l’artiste, rapprochée ici d’un boeuf généré mécaniquement par une production de masse.

Plusieurs oeuvres de l’exposition La Durée ont pour source l’automobile de Liu, mais ces sculptures et objets ne sont pas que de simples moulages ou reproductions. L’usine avec ses ouvriers et ses machines suffirait à produire un autre panneau ou un autre phare. Mais ici, les pièces sont la mémoire des mains d’un artiste et de son labeur, alors que les matériaux se transforment, passant de l’un à l’autre. Évoquant les idées d’Henri Bergson: Il s’agit d’une mémoire, mais non d’une mémoire personnelle, externe à ce qu’elle contient, distincte d’un passé dont elle assure la préservation; c’est une mémoire au sein du changement lui-même, une mémoire qui prolonge l’avant dans l’après, les empêchant d’être de simples instantanés apparaissant et disparaissant dans un présent toujours renouvelé [3]Alors que la mémoire s’étire, les pièces deviennent bien plus qu’un simple souvenir intime pour ceux qui les ont produites. Chaque étape dans le processus déforme, volontairement ou non, le signa[4] selon un temps, un lieu et une durée uniques passés à regarder ou à ressentir.

IDans ce nouveau corpus, les objets sont imaginés soit à travers le vide du travail, tels les fantômes d’une genèse, ou à travers une transsubstantiation matérielle où le bronze supplante le plastique. Alors que le toucher de Liu suit les contours du phare manquant de la voiture, on perçoit une synchronicité sereine. Ses mains ne font pas que faire écho à un moment dans le procédé industriel, elles reconstruisent les formes premières alors que les matériaux (relais) enveloppent les modèles (signaux).

Ce n’est pas surprenant de constater que de ces oeuvres se dégage une familiarité étrange. La perception qu’on en a déclenche notre mémoire visuelle, qui complète notre idée de la forme. Une sorte d’intimité se crée, même si l’origine exacte demeure inconnue dans le moment. Le sentiment est surréel. L’autocommunication échoue à transmettre de nouvelles données, quoique notre capacité d’apprendre soit en partie limitée par notre éventail d’expériences vécues. Les oeuvres Autosuggestion et Eternal Return incarnent ce jeu mouvant, oscillant entre la cognition et le caractère insaisissable d’une forme vierge. Elles se tiennent tels des monuments effondrés provenant d’un passé futuriste, attirant le regard vers les restes matériels autant que sur le vide les cernant et sur ce qui aurait pu être.

La direction de cette exposition, se concentrant spécifiquement sur la notion de durée chez Bergson, est plus qu’une invitation à regarder et à habiter un espace et une temporalité. Elle encourage le visiteur à être présent, accompagné des durées de sa vie intérieure et de son corps. Bred in the Bone et Halcyon Drift (Bubba) requièrent notre attention comme le ferait un cours d’anatomie sur les articulations et la musculature donné par Henry Moore ou Francis Bacon. À l’origine sculptées dans de la mousse, ces formes sont maintenant fragments de fragments, itérations remaniées d’oeuvres antérieures et moule de la colonne vertébrale d’un corps, qui se situe désormais quelque part entre objet, être humain et bête.

Les oeuvres dans La Durée possèdent un pouvoir surprenant. En reflétant nos propres structures, elles deviennent des espaces nous reliant à la fois aux choses dans la salle et au monde au-delà d’elles-mêmes. «À chaque moment de notre vie intérieure correspond ainsi un moment de notre corps, et de toute la matière environnante, qui lui serait «simultané» : cette matière semble alors participer de notre durée consciente. Graduellement nous étendons cette durée à l’ensemble du monde matériel, parce que nous n’apercevons aucune raison de la limiter au voisinage immédiat de notre corps [...]».*[5] Chacun pénètre le temps des choses en dehors de soi: une gerbe de durées.


[1] Lao Tzu. Tao Te Ching. Traduction anglaise par Ursula K. Le Guin avec la collaboration de J.P. Seaton. Shambhala Publications Inc., Boston et Londres (1997): 3.
[2] Wilkinson, Jane. On Resonances, essai pour l'exposition de John Monteith à la Division Gallery. Publié le 2 avril 2018. Accès le 1er octobre 2018.
[3] Bergson, Henri. Duration and Simultaneity. Traduit par Leon Jacobson. Bobbs-Merrill Company, Inc., New York (1965): 44.
[4] Kubler, George. The Shape of Time: Remarks on the History of Things. Yale University Press, New Haven et Londres (1962)(6e édition, 1970): 22..
[5] Bergson, Duration. 45.

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